18 novembre 2007
La madeleine de Caro
Avant tout propos :
Pour savourer cette madeleine musicale
Prendre le large jusque ici et aussi ici.
César Vallejo:
Yo nací un día que Díos estuvo enfermo
Je suis né un jour où Dieu était malade.
Je ne suis née : ni ici, ni ailleurs
Un vieux vinyle sur la platine. L’enfant caresse la pochette criarde. Elle s’attarde sur la jupe couleur châtaigne identique à celle qui a été remisée au grenier.
Elle attend la fin des premiers couplets. Sa mère lui raconte immanquablement, par bribes, son enfance. Les facéties fraternelles, les douces absentes, mère, soeur. Une antique voiture américaine où une jeunesse rieuse s’égare sur d’interminables banquettes.
Le père est au loin. Un chantier. Elles, elles sont restées dans cette ville de béton, de briques et de pluie. Serrées l’une contre l’autre. Il est cinq heures et tous prennent un lunch. Une ribambelle d’oncles, de cousins et cousines avale thés et pains briochés. La vieille cuisine est glaciale. L’improbable récit du grand-père, Don Adrian. Son épopée en motocyclette pour ne pas rater l’enterrement de son meilleur ami. Ils rient tous, à perdre haleine. Les larmes pointent au coin des yeux de la femme et de l’enfant. Un été sur deux : Lima la grise, l’humide capitale coloniale. Elles frissonnent. La femme aux cheveux grisonnant remet le disque.
Les murs tapissés de liberty. La musique grésille. La presque enfant soupire. Parcourir les rues de Barranco, se bercer du passé qui s’accroche, têtu, aux façades vives. Elle entend le rythme régulier des chevaux de paso de la Côte. Elle le devine à l’ombre des eucalyptus argentés. Ses copines traînent au milieu des garçons et des flippers. Elle est restée. Trop brune, trop pensive. On lui préfère les autres Catherine aux douceurs de roses. Dissonance. Elle rembobine la chanson. Elle attend son vol charter.
Un studio. Un hôtel. Ses doigts froissent une photo. Un cliché de trop, d’une passion en miettes. Elle sort de son sac un baladeur. Les notes s’emballent, comme toujours. Manifestement, lui a redit son professeur de danses latines, elle ne sait pas ajuster ses gestes. Le tempo des autres glisse sur elle, elle n’a pas le sens de la mesure. Elle vagabonde, se cogne contre les hommes. Elle serre si fort les notes ; se souvenir d’une autre grève. Sentir sur sa peau la caresse des embruns et le chuchotis d’un baiser. Retourner au paradis rêvé. Ici, elle est en transit.
Au milieu des cris des enfants de la maison blanche, son esprit bat de l’aile. Une boîte à mémoire laisse échapper des notes désuètes. Elle s’attarde entre deux rives. Au delà du vacarme, entendre son pas fouler le chemin de terre ; une silhouette élégante qui chemine.
Une tête brune apparaît dans l’embrasure de la porte. Un fils. Un époux. Est-elle là ? Elle acquiesce. Trop brièvement.
José. José Antonio de Barranco. La presque enfant s’est faite illusionniste. Tu l’entends, n’est-ce pas, se raconter une famille…
Caro
Commentaires
Des souvenirs de l'autre rive....Tu seras toujours entre deux rives mais c'est là toute ta richesse .
Tu nous en diras plus sur José Antonio de Barranco ?
Il est trés beau ce texte.
Je voulais dire la même chose que Kloelle. C'est une richesse ;) .
Bises
Il est des madeleines savoureuses...
;-)
Viens...
"Trop brune, trop pensive..."
J'entrevois un univers confus, à découvrir.
Je ne tends pas la main, j'attends qu'on vienne me chercher, j'ai besoin d'être guidé.
Mais je ne pars pas, j'attends !
Papistache
Rv sur la valse des riens ou en face d'une tasse de thé... Nous prendrons le temps...
Oui?
Que de jolis mots dans ce texte...que nostalgie... comme dans la musique....
Le chuchotis d'un baiser... me fait frissoner...
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