27 janvier 2008
La madeleine de Ekwerkwe
Combien y a-t’il eu d’orages, ce mois de juillet-là ? Un au moins, peut-être démultiplié par ma mémoire.
J’avais neuf ans. Devant la porte-fenêtre, je regardais, au-delà de la terrasse, le champ de blé prêt à être moissoné. Un horizon simple, fermé par un muret de pierres et quelques arbres secs. Ma sœur terrifiée se cachait dans la chambre en pleurant. Moi, tout en la méprisant vaguement, j’essayais – en vain – de dessiner les blés couchés par le vent, nappés de gris aveuglant par les éclairs. J’étais pleine d’émotions inexprimables.
Ma mère savait-elle ce qu’elle faisait en me donnant le roman qu’elle venait de lire ? Je ne le crois pas. Elle achetait un peu de paix, probablement, à une petite fille boudeuse, grognon, capricieuse. C’était la première fois que je lisais un livre d’adultes.
Je m’assis dans l’horrible fauteuil marron dont le faux cuir collait aux cuisses. Dans mon souvenir, l’orage a duré tout le temps de ma lecture. Je lus et relus le livre, sanglotant toujours aux mêmes endroits sans arriver à user mon chagrin.
Ainsi la vie, c’était cela ? ce qui m’attendait, dont les livres pour enfants parlaient si mal, ou ne parlaient pas. A neuf ans, se figea en moi une certaine idée de l’amour, de la mort et des engagements nécessaires. Parce qu’un soldat épuisé et pouilleux rentrait de la guerre, et que sa femme lui donnait un bain, le rasait, brûlait ses vêtements et le prenait dans ses bras. Parce qu’elle accouchait en souffrant. Parce qu’un idéaliste se faisait fusiller. Parce qu’autour des héros, tout un monde grouillait d’amours, d’idées, d’espoirs, de douleurs. Parce que la fatalité empruntait les chemins de la banalité. Parce que tout semblait, tout était vrai.
Quel était ce livre, que je n’ai plus voulu relire du jour où j’ai compris son importance ? Peu importe. Seuls comptent les souvenirs qui m’y ramènent, les fils subtils et fanés qui lient le présent aux images floues, violentes, de ces orages d’été et de ce roman qui a tout bouleversé.
Commentaires
Est ce une enigme ou as tu vraiment oublié le titre de ce roman?...neuf ans... c'est dur de lire ça à neuf ans...
Oui, c'est dur. cela me rappelle quand j'ai lu Eugénie Grandet. J'avais détesté parce que je vivais encore sur la lune... D'ailleurs je me demande si je n'y suis pas restée...
C'est un bien beau et touchant témoignage.
Je crois que ce sont des livres comme celui dont tu parles qui m'ont fait grandir plus vite...Perdre trop vite le goût des jeux d'enfant.
L'enfance, ça se préserve...Le plus longtemps possible....Je crois.
Merci.
C'est très bien conté.
je vous imagine,chaque fois que gronde l'orage toutes ces sensations qui remontent...
Broummmm ! D'ailleurs, je l'entends qui vient !
Elle est bien triste, cette madeleine...
J'ai également plus de souvenirs et j'ai été bien plus marquée par ce genre de lecture, moi aussi.
quel dur souvenir!Comment peut-on donner ce genre de lecture a un enfant si jeune....l'inconscience des parents parfois !
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=248347&pid=7711751
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :
