20 février 2008
La langue
Elle s'est levée avec la langue lourde, une impression de gène comme si un intrus investissait lentement le fond de sa gorge et y déployait des attaches invisibles. Elle a tout de suite cherché ses mots, raclé, éperonné sa chair somnolente mais ses tentatives s'engloutissaient dans des retranchements douloureux, réveillant au passage des parcelles inexplorées de son corps. J'ai pris froid a t'elle pensé.
A l'heure des odeurs de café tiède, abandonnant provisoirement ses efforts elle s'est assise sur le tabouret grège, près du radiateur, au chaud. La lumière qui forçait les persiennes projetait des parallèles qu'elle trouvait agressives sur le papier peint défraîchi. Des mois qu'elle voulait repeindre cette pièce avec des couleurs de vie et d'envie. Des mois que les jours passaient sans qu'elle n'en trouve le courage.
Le liquide ravivant glissait désormais le long de ses cordes vocales, il envahissait et réchauffait. Mais en elle, en lieu et place de se dégourdir, tout se figeait et s'épaississait. Courir, courir à la lumière cireuse de la salle de bain, vite, pour voir cette langue qui ne se tire plus.
Elle a ouvert la bouche, en grand, tourné et décroché sa mâchoire frénétiquement puis observé, désemparée, ce reflet quotidien, à peine laiteux, terriblement normal.
Sur les murs, la peinture verte s'écaillait lentement comme les lambeaux d'une vie qui s'effeuille dans l'indifférence et en elle ce mal invisible, tendu et gonflé, une langue comme une baudruche monstrueuse investissant tous les recoins, assiégeant chaque repli. Elle précipita ses poings vers ce miroir qui ne comprenait rien et s'entêtait à renvoyer un reflet rassurant puis elle se laissa glisser, happer par le carrelage. Aux mots qui ne sortaient plus répondaient les larmes coulantes, débordantes, dévorantes.
Réduite au silence, projetée dans la vérité brute de soi, elle s'est traînée jusqu'à son lit, puis enroulée contre la couverture de mousseline, comme une enfant fragile en recherche de repères et d'odeurs maternelles. Elle songea alors à ces autres mots, ceux qui étaient sortis hier, ceux qu'elle aurait aimé pouvoir rattraper, retenir, effacer.
Dans l'intimité du petit bureau des classements accessoires elle lui avait dit dans un souffle lent:
" Je vous aime, depuis des mois "
Et cette réponse en forme de rire, sarcastique, retentissante, ogresque.
C'est sûr, ils lui en voulaient maintenant. Ils n'oseraient plus sortir. Elle le comprenait bien. Que n'avait-elle tournée cette langue avant de parler.
Commentaires
j'en reste sans voix !comme il est parlant ce texte.....il me plait vraiment !
Un très beau texte, pathétique et tragique mais tellement réaliste.... quand il s'agit d'amour à sens unique...
Il est trés dur, ce texte. Elle me fait bien de la peine...
Mais que c'est bien écrit! (c'est la troisième fois que j'écris ça dans la journée!). Vosu avez donc tous décidé de me faire rester devant mon écran?
Le regret de se taire... le remord d'avoir parlé...
Bravo pour ce texte Kloelle !!
Oh il est odieux, je déteste ce genre de personnage...
Oui, c'est le genre que l'on évite c'est certain.
Pfiouu!
J'adore.
Il y a tellement de bonnes choses dans ce texte que je ne sais pas par ou commencer. Le debut m'a fait penser a du Kafka.
Klo surtou d'en tomber amoureuse :D Mais choisit-on vraiment...
C'est certainement une maladie au nom compliqué que celle-là qui laisse croire que nos organes mènent leurs combats séparément, mais qu'est-ce-que c'est bien rendu les tourments de cette malade...
Bravo !
Oh! Mais il y a pire encore... Vouloir remonter le moral d'un ami, être sympa avec lui... Et lui te remballe méchamment en te disant: mais je crois que tu es amoureuse de moi et moi je ne le suis pas du tout.... Chlac! Tu te prends une gifle en pleine figure...
Donc, ton histoire, je la ressens Kloelle. Jusqu'à un certain point. Je le trouve très fort, tout le passage avec la langue est extraordinaire. Au point que je croyais que tu décrivais un début de maladie.
Ce qui arrive à ton personnage, c'est ce que mon fils appelle "se prendre un rateau" !!! Et c'est fort, il y a de l'émotion forte là-dedans. Continue!
C'est drôle, vous relevez surtout la raison du trouble alors que lorsque j'ai débuté cette petite histoire je n'avais pas encore d'idée précise sur la nature des mots qui provoqueraient le trouble mental.
Caro...Ce type de personnalité perverse mais fascinante existe et bien des mouches tombent dans leurs filets. J'ai eu un beau spécimen de cette sorte comme chef de service il y a quelques années. J'ai eu avec lui un conflit relationnel fort car j'étais une des seule à ne pas être tombé sous le "charme" du personnage. C'est allé très loin, j'ai tenue bon, il a été déplacé.
Pivoine... La confusion des sentiments. C'est difficile. Dommage qu'il soit passé à côté de ton amitié.
Je file au boulot....Bonne journée à tous.
Je te lis souvent mais je ne laisse jamais de commentaire.. plus par discrétion ou même par timidité. Alors une fois n'est pas coutume, je te laisserais quelques mots car ce texte m'a profondément touché. Je l'ai lu et relu...
Tellement troublée qu'en relisant mon com, je m'aperçois que j'ai fait une faute. Il faut lire "je te laisse ce mot" ! désolée...
quel texte à la fois fort et poignant...
quel talent dans ton écriture, Kloelle
tu illustres tellement de façon poignante ce que je travaille tous les jours : les mots non dits, ou retranchés,les douleurs émotionnelles, se transforment en maux physiques tangibles et forts douloureux
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