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Ecrit pour les fanes...

Les images défilaient, et, le front abandonné contre la vitre du train, je naviguais sur les vagues successives de territoires inconnus. De longs dégradés verts. Des plongées de nuages frôlant des collines dont je fixais à peine la forme. Elle est enivrante cette impression de posséder totalement un paysage, puis de le perdre dans l’oubli, en passant au suivant. Au suivant, chantait le poète, au suivant. Depuis toujours, je ne faisais que flirter avec l’envie du suivant, incapable de jouir d’un bonheur présent, toujours en attente d’un ailleurs, d’un mieux, d’un parfait à faire cogner les battements de mon âme. Des voyages en train, j’aimais le tressaillement de la vitesse contre mon corps et aussi cette liberté de puiser, dans le regard neuf des autres passagers, les moyens de me donner des airs de quelqu’un d’autre. Perdre mon regard pluvieux sous le masque de la séduction ou celui de l’innocence. Un jeu à faire passer le temps et à ranger mes désordres d’enfant.

L’arrêt.

Le quai vide.

Les corps qui s’agitent et s’engouffrent avec un instinct de survie supérieur dans le circuit de l’existence.

Moi, en suspens dans un semi-rêve, descendant instinctivement une petite valise noire du porte-bagages voisin.

Les verrières de la gare de Lyon ne donnent leur lumière qu’au faîte de la journée or en cet instant le jour achevait de mourir. Je me suis assise à la table d’un café pour voyageurs et j’ai espéré qu’il vienne. L’attente. Une tasse d’un café plus noir que ses yeux posée en bordure de table. Il avait dit qu’il serait là. Et ma gorge se serrait doucement comme quand j’étais enfant et que je comprenais en suivant les regards qui ne s’arrêtaient pas sur moi que je ne serais jamais la préférée. Je me suis réfugiée dans l’idée que les élèves de son cours de piano avaient eu du retard. Et, sur une vieille partition de Brahms, où il m’avait annoté les doigtés de la main gauche, j’ai cherché le délicieux frisson de son rire au matin. C’est à ce moment là qu’elle s’est avancée pour demander quelques pièces. Le regard bleu, souillé par les caniveaux de la vie. Je lui ai demandé de s’asseoir, puis, avec cet odieux sentiment de me croire quelqu’un de bien vrillé au ventre, j’ai commandé un sandwich. Elle a mangé sans rien dire. Puis, avant de partir, jetant un œil sur les dépôts du brouet mal filtré au fond de ma tasse, elle a pris ma main avec intensité pour me dire :

« Le serpent, le serpent dans ta tasse,

c’est la trahison, la trahison pour toi. Méfie-toi ».

Mon regard qui dérape sur la bordure des quais, qui accroche le vide parce qu’il lui est de toute façon destiné.

Ma main qui arrête une larme, puis deux.

Le quai était toujours vide et ma tête collée contre la vitre d’un train repartant vers le sud. Peut être était-il venu finalement. Trop tard. Sous la lumière artificielle d’un wagon de seconde classe, je rêvais déjà au suivant.