27 août 2008
Mes mots
Ils se bousculent et se pressent, comme un essaim de chalands attroupés devant les portes d'un grand magasin un jour de soldes, prêts à bondir et puis...La porte s'ouvre et ils reculent. Souvent pourtant, je pense, j'imagine, j'écris dans ma tête: une idée pour les défis du samedi, quelques formules pour vous parler enfin des livres que j'ai aimé, des coulées d'émotions par ci ou par là. Je sens bien qu'ils refusent maintenant d'agir dans l'urgence comme ils l'ont si souvent fait... Voilà qu'ils s'embourgeoisent, qu'ils veulent du temps, de l'attention, du confort pour prendre leur aise, des coins douillets pour ronronner.
Las, du temps, je n'en ai pas.
10 juillet 2008
Emilienne
A l’époque, je nourrissais mes espoirs de peu et ouvrir grand la fenêtre au petit matin était le moment de la journée que je préférais. Personne ne me dérangeait. Les deux coudes appuyés sur le rebord usé, j’oubliais les odeurs fatiguées de la capitale en laissant mon regard se perdre au loin, le long du bras de mer. En cette fin d’hiver, la mer n’était qu’une ligne grise vaguement animée mais je savais qu’elle deviendrait ce ruban bleu excessif et vivace dont mes yeux d’enfant avaient le souvenir.
La situation aisée que je quittais constituait pour beaucoup l’horizon d’une vie pourtant j'étais vraiment heureuse, malgré le moindre confort, d’échanger le bruit des grands boulevards pour le chant des mouettes et la rumeur du vent. Par chance, Antoine adorait ce nouvel appartement. Comprenait il que nous n’étions pas en vacances, que nous allions vivre à deux définitivement dans ce trois pièces un peu défraîchi ? A quatre ans, les royaumes déchus sont des domaines de prince à conquérir et je glissais sur le quotidien pour y croire avec lui.
C’est grâce à sa vivacité débordante, qu’un matin au rythme bousculé, nous fîmes la connaissance d’Emilienne. J’ai le souvenir de cette porte d’entrée mal refermée, des boucles claires de mon fils déboulant en riant fort dans le couloir au charme désuet d'une vieille dame aux cheveux blancs, légèrement courbée, qui s’était mise à maugréer en levant les yeux au ciel. J'avais certainement bafouillé une excuse rapide et deux mots pour demander à Antoine de ressortir bien vite. Mais mon candide petit prince s’était déjà faufilé dans le salon et le corps en arrêt, il ouvrait des yeux à manger le monde.
- C’est beau maman…c’est si beau. Viens !
Je suis entrée dans le salon d’Emilienne comme on entre en territoire inviolé, d’un mouvement léger, et c’est sous la lumière diluée du jour que je les ai vus pour la première fois. Des tableaux, des dizaines de tableaux, des toiles d’un blanc tantôt lumineux, tantôt grave, des paysages enneigés qui déchiraient le réel avec une pureté indicible. Il y eut une pause. La liste des mots que j’aurais pu prononcer était trop longue ou pas assez alors j’ai cherché le chemin de sa main plissée et je l’ai serrée en silence, jusqu’à la faire mienne.
Mes journées eurent dès lors un rythme singulier. Le matin, j’arpentais les rues iodées à la recherche d’un emploi et je passais mes après-midi chez Emilienne, enroulée dans son drôle de fauteuil au velours limé. Chaque jour, elle me reprochait pour la forme de ne pas m’étendre sur le sofa qui sentait le neuf et riait de m’entendre lui répondre que mes cuisses s’ajustaient à la perfection aux creux de celui-ci. Elle avait un rire clair, un rire de mousseline qui attrapait le bonheur. C’est devant la fenêtre qu’elle s’installait pour peindre, ses yeux usés avaient besoin de la lumière du jour. Au début, nous nous installions dans un même silence. Je la regardais jouer avec les transparences, transformer ce vide qu’elle tenait au bout de ses doigts en légèreté poudreuse. La neige, encore la neige, toujours la neige, l’immaculé manteau dont sa peau froissée réclamait la mémoire. Moi, je pouvais y entrer les yeux fermés dans ce monde où le vent poussait les nuages de passage, dans ce naufrage glacé qui se donnait des airs de mer blanche lumineuse. Elle le savait. Souvent, elle posait son index sur ses lèvres pour éloigner les questions qu’elle sentait se bousculer en moi. J’avais alors la curieuse impression de goûter à un secret enfoui sous un manteau neigeux et je laissais filer mes pensées sans m’obstiner.
Nous aimions toutes les deux le soleil retombant des fins d’après-midi, il offrait à ses tableaux un hâle saharien étrange, comme un mirage qui se serait déplié lentement.
- La saison des pluies finira bien par arriver pour nous débarrasser de tout ce sable ! Disait-elle parfois avec malice.
Quand elle cessait de peindre, quand la courbe qu’elle brossait avait enfin l’inclinaison ou le décroché régulier qu’elle espérait, elle se posait sur le tabouret en face de moi et me demandait de lui faire la lecture. Je crois lui avoir lu les poèmes de Nelligan une bonne centaine de fois et il arrive maintenant encore qu’ils sortent distraitement de ma bouche par le jeu naturel d’une mécanique inconsciente d’invitation au bonheur. J’aimais l’emboîtement absolu de nos deux solitudes.
Antoine s’était attaché instinctivement à Emilienne, pour lui, qui était maintenant éloigné de sa grand-mère naturelle, une certaine réalité reprenait sa place. Il portait un regard naïf et émerveillé sur les peintures blanches et c’est avec lui qu’elle préférait verbiager des petits détails disséminés ça et là sur ses toiles.
- Mes brouillards imparfaits sont des trésors aux yeux de cet enfant ! Glissait-elle.
Quand la fatigue le gagnait, Antoine posait sa tête sur les genoux de la vieille dame et de sa voix douce aux intonations variées elle régalait son imaginaire d’enfant de flocons dansants, de luges glissantes et de veillées au coin du feu. J’avais oublié comme j’aimais le bruit insouciant d’une grand-mère racontant des histoires et quand les mots se pressaient au bord de ses lèvres je m’accrochais à sa parole comme on s’écarte du torrent pour se blottir contre un rivage accueillant. Emilienne était une conteuse pleine de magie. Au cœur de ses mots vivait le désert blanc auquel elle donnait naissance dans ses tableaux et au détour des absences de sa voix, je devinais les jours enfouis de son enfance. Souvent, il me semblait l’apercevoir fillette quand elle évoquait les galoches qui s’enfonçaient dans la poudreuse fraîchement tombée ou qu’elle décrivait la chaleur des étables et les vaches contre lesquelles se réchauffaient les petites jambes engourdies. Parfois, sa main se levait, ses doigts hésitaient mais elle reprenait toujours ces gestes lents et précis qui s’accrochant les uns aux autres imageaient sa pensée. Le soir, tous les soirs, nous rentrions chez nous en emportant comme un cadeau la poésie neigeuse de son univers et nos jours s’égrenaient, de rires en émotions, en bordure du salon monochrome.
Ce matin là, celui où les volets de son appartement sont restés fermés, ce matin là, la mer était bleue. J’avais ouvert la fenêtre et je pelais une mandarine. J’ai tout de suite compris que le manège de ma vie tournerait sans elle désormais.
Certains soirs, je pense à elle, j’écoute ces pièces de Grieg qu'elle aimait. Sur le mur de ma chambre il y a ce tableau, cette montagne libre et pure à l’équilibre parfait et je revois cette femme, sa nièce, qui me l’a apporté un matin qu’elle venait vider son appartement. Je crois avoir ri quand elle m’a dit qu'Emilienne était née ici, au bord de cette mer qu'elle ne regardait jamais, et qu'elle n’en avait jamais bougé. Une vie en contrepoint entre rêve et réalité. Elle avait raison. Pourquoi voyager quand on a le monde et plus encore plié au creux des mains. Près de moi, Antoine écrit à son bureau, les mots se faufilent au bout de ses doigts et de sa fougue adolescente, il remplit des pages... Je crois qu’il porte la lumière de son regard en bandoulière.
28 mai 2008
L'aveu.
Elle s'est arrêtée. Soudainement. Ses jambes semblaient pourtant vouloir la porter encore. L'herbe qui bordait le chemin était devenu silencieuse. Elle s'est assise lentement, à même le sol et a murmuré : J'ai oublié de vieillir.
30 avril 2008
Légèreté
Je sais, je te fais rire avec mes envies de légereté, je te fais rire car toi tu sais qu'il n'y a jamais aucune liberté, qu'il n'y a que des terres qui engluent, qui compressent et qui emprisonnent. Pourtant, quand tu me regardes les deux pieds enfoncés dans le sol à espérer ouvrir la porte des possibles parce que j'accroche mon regard sur deux pauvres nuages en forme de liberté, ne pourrais-tu esquisser un geste dans la même direction juste pour m'aider à y croire ?
22 avril 2008
Economie de maux
Elle avait comme une vapeur au fond des yeux
et un mot,
un simple mot,
n'importe lequel,
aurait pu en faire un orage.
31 mars 2008
Prémices
*
Dans ses yeux, la nuit se retire. Voilà qu'elle pourrait à nouveau sourire mais elle n'ose pas, pas encore. Pour le moment elle trempe à peine ses lèvres dans le verre des saisons qui chantent, s'abreuver au plein soleil à petits pas...ne pas bousculer le temps.
20 février 2008
La langue
Elle s'est levée avec la langue lourde, une impression de gène comme si un intrus investissait lentement le fond de sa gorge et y déployait des attaches invisibles. Elle a tout de suite cherché ses mots, raclé, éperonné sa chair somnolente mais ses tentatives s'engloutissaient dans des retranchements douloureux, réveillant au passage des parcelles inexplorées de son corps. J'ai pris froid a t'elle pensé.
A l'heure des odeurs de café tiède, abandonnant provisoirement ses efforts elle s'est assise sur le tabouret grège, près du radiateur, au chaud. La lumière qui forçait les persiennes projetait des parallèles qu'elle trouvait agressives sur le papier peint défraîchi. Des mois qu'elle voulait repeindre cette pièce avec des couleurs de vie et d'envie. Des mois que les jours passaient sans qu'elle n'en trouve le courage.
Le liquide ravivant glissait désormais le long de ses cordes vocales, il envahissait et réchauffait. Mais en elle, en lieu et place de se dégourdir, tout se figeait et s'épaississait. Courir, courir à la lumière cireuse de la salle de bain, vite, pour voir cette langue qui ne se tire plus.
Elle a ouvert la bouche, en grand, tourné et décroché sa mâchoire frénétiquement puis observé, désemparée, ce reflet quotidien, à peine laiteux, terriblement normal.
Sur les murs, la peinture verte s'écaillait lentement comme les lambeaux d'une vie qui s'effeuille dans l'indifférence et en elle ce mal invisible, tendu et gonflé, une langue comme une baudruche monstrueuse investissant tous les recoins, assiégeant chaque repli. Elle précipita ses poings vers ce miroir qui ne comprenait rien et s'entêtait à renvoyer un reflet rassurant puis elle se laissa glisser, happer par le carrelage. Aux mots qui ne sortaient plus répondaient les larmes coulantes, débordantes, dévorantes.
Réduite au silence, projetée dans la vérité brute de soi, elle s'est traînée jusqu'à son lit, puis enroulée contre la couverture de mousseline, comme une enfant fragile en recherche de repères et d'odeurs maternelles. Elle songea alors à ces autres mots, ceux qui étaient sortis hier, ceux qu'elle aurait aimé pouvoir rattraper, retenir, effacer.
Dans l'intimité du petit bureau des classements accessoires elle lui avait dit dans un souffle lent:
" Je vous aime, depuis des mois "
Et cette réponse en forme de rire, sarcastique, retentissante, ogresque.
C'est sûr, ils lui en voulaient maintenant. Ils n'oseraient plus sortir. Elle le comprenait bien. Que n'avait-elle tournée cette langue avant de parler.
04 février 2008
Au bord de l'eau
Elle s’est réveillée pleine de l’envie de changer ce monde… Dans cet entre-deux, à la lisière du sommeil, elle se sent bien et se laisse aller doucement. Enroulée en position fœtale dans la chaleur de sa couverture de laine elle songe un instant à ce gris séché qui a assiégé leurs regards et qui grignote lentement le sien.
Les bruits de la rue montent maintenant le long de la façade blanche et elle a fini par poser ses pieds sur le carrelage froid: elle ne paye plus ses factures de gaz depuis de longs mois. Le voisin du dessous dit à tout le monde que la chaleur monte et qu’il paye pour deux. "Marre de payer pour les fainéants….Les parasites !!!" Lui, il est à son compte, il travaille, il s’échine, il parle fort aussi ! Elle ne répond jamais, joue les passantes silencieuses, mais au fond elle le plaindrait presque de tant de bêtise.
Elle s’assoit devant la fenêtre de la cuisine, une belle vue qui s’ouvre sur toute la ville. Ça n’a pas de prix une si belle ouverture sur le possible. Elle pense aux rivières de son enfance. Aura t’elle encore le droit de rêver demain ? C’est improductif le rêve, ça ne se capitalise pas non plus. A la radio, Léontyne Price chante "Au bord de l'eau" de Fauré, sa voix est un miracle et il suffit parfois d’un peu de cette beauté pour garder un fil d'espoir...
Nous sommes lundi, c’est jour de distribution à la banque alimentaire. Elle s'assied sur son lit pour enfiler ses bottes et croit un instant que le courage va lui manquer pour se relever. Dans la queue, elle aura des envies de transparence….. C’est si peu de rêver.
08 janvier 2008
Rêves
Qu'avais-je fait de mes rêves ?
Ils étaient là, bien alignés, comme autant de papillons autrefois chamarrés épinglés aux murs de ma chambre. Epinglés ? Crucifiés devrais-je écrire, privés qu'ils étaient de toutes velléités d'exister. J'aurais été l'unique sphère d'influence de leur indiscernable orbite et c'est impuissant que j'assistais maintenant à leur complète dessiccation.
29 décembre 2007
Le fauteuil
Elle s'était assise sur le fauteuil bleu, le plus vieux, celui qui s'enfonce et vous enrobe. Plusieurs fois il avait voulu le déposer à la décharge, elle avait toujours énergiquement refusée. Il ne comprenait pas, il était étranger à ces sortes d'émotions. La joue contre le velours usé et les yeux juste assez fermés pour créer ce rideau de lumière flou qui donne une autre vie aux formes et aux choses, elle se laissait glisser dans des riens délicieux. Bien sûr, il avait voulu savoir pourquoi elle restait là, à ne rien faire. Elle aurait aimé lui faire comprendre ce monde qui s'agitaient sous ses paupières comme autant d'ombres chinoises captives de ses rêves. Elle répondit juste: je ne me sens pas très bien ce matin.

