03 décembre 2007
Scène de travail
Les bras qui moulinent et la voix haute, c'est ainsi qu'elle m'apparaît devant le bureau de l'accueil. Blonde aux mèches mal vieillies, échevelée, le regard exorbité. La jeune standardiste semble soulagée de me voir arriver.
- Entrez dans le box A, nous allons voir ce que nous pouvons faire.
Elle est incohérente, agressive, le dialogue est impossible. Je reste estomaquée au fond de ma chaise à l'écouter monologuer sur son voisin qui fait aboyer son chien pour l'empêcher de dormir, le harcèlement téléphonique dont elle fait l'objet, son ancien patron qui nous a envoyé de fausses informations intentionnellement, le collègue qui lui a envoyé le courrier qu'elle tient entre ses mains, et dont elle écorche le nom, qui est forcément de mèche avec tous ces gens là et qui est d'ailleurs certainement celui qui la harcèle au téléphone.
- Il faut vous méfier de vos collègues, ils sont perfides.
Immense moment de solitude...
Je tente vaguement de la raisonner, ma blondeur "angélique" semble lui inspirer confiance. Elle n'ira pas voir son ancien employeur pour faire rectifier les informations, que je sais d'ailleurs être exactes, comme je lui propose dans une dernière tentative pour tenter d'écourter l'entrevue, mais elle fait comme si et sort enfin du bureau.
Je souffle et la regarde partir à travers la porte vitrée avec cette question terrible en tête: comment une personne ayant été suffisamment saine d'esprit pour travailler et avoir une vie sociale normale peut en arriver là...
Commentaires
La paranoïa est une maladie difficile...
On ne sait rien de cette femme. L'isolement est souvent bien la cause de ce mal-etre...
Délire
Oui, c'est éprouvant de recevoir tout ce désarroi sans pouvoir entrer dans une communication réelle avec la personne qui le porte... On aimerait l'aider à poser tout cela, mais c'est impossible : elle s'est construit ce monde qui semble la faire souffrir mais qui, peut-être, la rassure, lui dit au moins qu'elle existe. Un monde qui la protège d'autres angoisses, encore plus insupportables...
Et la porte se ferme sur un vent de violence et de solitude
Difficile morceau de vie
nous portons tous en nous notre part de haine, et quand il n'y a plus d'amour a recevoir ou donner...
C'était vendredi.
Jp...j'aime assez ce que tu en dis.
Il y avait beaucoup de souffrance chez cette femme...et j'avoue ne pas avoir été capable de donner...tout juste capable d'être patiente et d'écouter.
Ensuite il m'a fallu mettre en oeuvre les moyens d'écourter la visite car d'autres attendaient.
Je garderai des traces de cette incursion dans les plaines de la déraison....c'est quelque part une peur que j'ai.
Tu n'as pas un job facile, Kloelle!
Baah...
la question serait: d'où vient cette souffrance qui conduit à vivre un délire banalisé par la démission de la volonté, le dérisoire de l'égo et l'abandon du mouvement qui nous permet de construire nos vies et nos rêves ?
oui, ça fait mal ce que tu racontes là...
comment en effet en est-elle arrivée là?
Quel a été l'élément déclencheur?
Le Dr Claude Olievenstein a écrit pas mal sur la parano. C'est un cas qui relève de la thérapie. Voire de la psychiatrie.
A toi aussi, je dis, as-tu jamais lu le blog de Mélie, psychiatre? (Les enfants rouges).
Mais il y a des personnes psychotiques, très bien stabilisées, qui ont une vie professionnelle régulière. En y réfléchissant, il n'y a pas que le côté médical. L'entourage fait beaucoup aussi. Un entourage de qualité peut aider une personne malade mentalement à mener une vie quasi normale.
Un entourage catastrophique et une vie malheureuse (je simplifie), peuvent rendre fou quelqu'un de juste fragile et anxieux au départ...
moi aussi
je crois que tu as bien fait de l''écouter simplement. que de douleur dans cette phrase énoncée et le mot "perfide"! comme pour créer une connivence avec toi à un autre niveau de communication, et l'idée du complot en filigrane. ça fait froid dans le dos.
Pivoine...non je ne connais pas ce blog. J'irai voir.
J'ai parfois l'impression que nous sommes tous fildeféristes sur la ligne de notre vie et qu'un coup de vent plus violent que les autres peut nous faire vaciller et tomber à n'importe quel moment.
Les maladies mentales, elles ont envahies ma famille parfois durablement, parfois non. Mais certaines étaient là dès le début. D'autres sont nées et mortes sous les chocs de la vie. Il faudrait que je vous raconte ce samedi, une jeune femme sudaméricaine et sa petite fille autiste, une tendresse limpide. Un amour si brut, si évident que j'en avais les larmes aux yeux.
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