03 décembre 2007
Scène de travail
Les bras qui moulinent et la voix haute, c'est ainsi qu'elle m'apparaît devant le bureau de l'accueil. Blonde aux mèches mal vieillies, échevelée, le regard exorbité. La jeune standardiste semble soulagée de me voir arriver.
- Entrez dans le box A, nous allons voir ce que nous pouvons faire.
Elle est incohérente, agressive, le dialogue est impossible. Je reste estomaquée au fond de ma chaise à l'écouter monologuer sur son voisin qui fait aboyer son chien pour l'empêcher de dormir, le harcèlement téléphonique dont elle fait l'objet, son ancien patron qui nous a envoyé de fausses informations intentionnellement, le collègue qui lui a envoyé le courrier qu'elle tient entre ses mains, et dont elle écorche le nom, qui est forcément de mèche avec tous ces gens là et qui est d'ailleurs certainement celui qui la harcèle au téléphone.
- Il faut vous méfier de vos collègues, ils sont perfides.
Immense moment de solitude...
Je tente vaguement de la raisonner, ma blondeur "angélique" semble lui inspirer confiance. Elle n'ira pas voir son ancien employeur pour faire rectifier les informations, que je sais d'ailleurs être exactes, comme je lui propose dans une dernière tentative pour tenter d'écourter l'entrevue, mais elle fait comme si et sort enfin du bureau.
Je souffle et la regarde partir à travers la porte vitrée avec cette question terrible en tête: comment une personne ayant été suffisamment saine d'esprit pour travailler et avoir une vie sociale normale peut en arriver là...
25 octobre 2007
Scène de travail
Il est jeune, avec cette sorte de fragilité adolescente, presque rougissante, posée à la frontière du regard. C'est un étudiant. Il n'est pas très à l'aise, c'est sans doute la première fois qu'il dépose une réclamation dans une administration. Il ne connaît pas ses droits, ne sait pas s'il peut, s'il doit, si sa demande est incongrue ou pas. Son embarras résonne le long de son corps et je sais sans les voir ses genoux qui s'agitent sous le large plan de travail de mon bureau.
J'ai envie de vite le rassurer, d'enrober ses craintes dans un discours maternant, mais lui a besoin de parler, d'expliquer, de se justifier.
Des parents qui vivent loin et ne peuvent l'aider, des frères, des soeurs, et le chômage aussi. Une bourse qui ne suffit pas, des petits boulots trop aléatoires....alors, payer ce qu'il vient de recevoir il ne peut vraiment pas. Ses livres de cours non plus il n'a pas pu: il va à la bibliothèque. Dans ses silences je comprends la misère, les journées au repas unique, le chauffage que l'on ne s'autorisera pas.
Je me plonge dans son regard clair et lui souhaite intensément de réussir...
Certains méritent plus que d'autres de réussir.
01 octobre 2007
Scène de travail
Je ne suis pas d'humeur. C'est un jour sans, sans sourire, sans petite lueur au fond des yeux. Je reçois, je renseigne. Je ne m'aime pas quand je glisse dans cette raideur administrative.
J'appelle le numéro 89. Une chaise bouge. La porte s'ouvre. Je dis bonjour en levant à peine la tête, concentrée sur la rédaction du contentieux du quidam qui vient de sortir.
"Bonjour mademoiselle". La voix est chantante, gaie comme une salve de merles joueurs. Mademoiselle, ça me fait sourire, mademoiselle c'est ma fille maintenant, ce n'est plus moi depuis longtemps. Je la regarde: deux yeux rieurs, une fossette de chaque côté du visage, un petit côté Denise Grey dans le rôle de Poupette qui me plaît immédiatement. Elle vient pour que je vérifie.
"Vous avez bien fait de venir, je pense que vous vous êtes trompée". La petite dame n'a pas loin de 80 ans et près de 2000 euros de revenus dans le poste des revenus salariaux.
" Pas du tout mademoiselle, je travaille pour arrondir mes fins de mois". Je lève un regard surpris. Elle éclate de rire. "Je fais de la figuration dans des films". Et de me raconter le tournage de Papillon avec Michel Serrault, quelques téléfilms ou court-métrages.....Le plateau du Vercors est un lieu de tournage prisé, je le savais. Je m'interroge, je l'interroge, elle est intarissable, sautillante, adorable. Il y a tellement d'énergie et de joie de vivre dans ce petit bout de femme.
Je la garde. Nous discutons. Nous rions. Elle me fait du bien. J'ai envie de sourire à nouveau. C'est décidé, quand je serais grande je serais Poupette moi aussi...
21 septembre 2007
Scène de travail
Elle est déjà assise quand j'arrive, blonde mal décolorée, avec un bleu prononcé de mauvaise facture sur le dessus des yeux, la petite soixantaine et la voix qui tremble. Le problème c'est son fils, il a déclaré lui verser une pension alimentaire pour obtenir 300 euros de réduction d'impôt et pour elle les conséquences sont sans appel: elle perd une partie du fond national de solidarité par lequel elle survit.
Ce n'est que ça ? Je la rassure, il ne faut vraiment pas vous en faire, faites réétablir les deux impositions et tout rentrera très vite dans l'ordre.
Il ne veut pas.....son fils ne veut pas. Cet enfant de 34 ans qu'elle me dit avoir élevée seule en lui donnant tout, avec qui elle partage encore un appartement ne veut pas perdre cet argent: il n'en manque pourtant pas. Quand elle lui a demandé, il a crié, il a levé la main sur elle. Les larmes coulent sur ses joues froissées, "vous savez j'ai peur de lui...s'il me savait ici".
Parfois, il y a comme une boule d'écoeurement qui vous remonte lentement le long de la trachée. Contre la malveillance, je ne peux rien.
Elle reste un long moment...Elle ne veut pas sortir avec les larmes aux yeux. Je la regarde et je me demande ce qui a bien pu les conduire là, dans ce terrain vague de l'affection, une mère et son fils, deux êtres qui étaient pourtant tout l'un pour l'autre.
10 septembre 2007
Scène de travail
Je lui ai envoyé une lettre, elle n'avait pas rempli son formulaire correctement. Son mari est parti l'année dernière, sans lui elle ne sait plus, elle ne se pense pas capable. Elle habite loin, je veux lui éviter le déplacement, mais au téléphone elle s'embrouille, elle est certaine de ne pas comprendre. Elle viendra.
C'est une mamie, une petite mamie comme je les aime avec des joues rondes et un tendre sourire. Aujourd'hui devant moi, elle est cette petite fille fragile qui baisse les yeux et parle doucement de peur de "dire des bêtises". " Mon mari il s'occupait des papiers et les enfants j'ose pas leur demander". Les enfants, ils ne voient pas leurs parents vieillir, ils ne s'imaginent même pas qu'elle ne sait pas, encore moins qu'elle tremble de peur devant toutes ces nouvelles responsabilités.
Je prends mon temps. Je la guide. Je lui explique. Je veux qu'elle y arrive seule. C'est important. C'est très important.
C'est fait, elle est contente, "ce n'était pas si difficile finalement".
Nous nous offrons un rire complice.
Elle se lève sans un mot de plus, drapée de la pudeur des gens simples, mais nous savons toutes les deux.
L'année prochaine, elle ne reviendra pas. Elle saura.
03 septembre 2007
Scène de travail
Elle est fine, presque sèche, nerveuse, les muscles en tension. Je comprends qu'elle est pressée. Elle est venue entre deux ménages. A 14 h elle a les appartements privés du lycée d'à côté et puis à 16 heures elle doit être à l'autre bout de la ville pour des bureaux. Elle préfère les bureaux....c'est moins...enfin vous comprenez. Je fais signe que oui....mais je sais qu'il faut avoir mis les mains dans la saleté des autres et surpris bien des regards condescendants pour vraiment comprendre.
Elle m'explique qu'elle ne gagne pas 1000 euros par mois et qu'elle ne s'en sort pas. Elle a fait une demande HLM aprés son divorce il y a deux ans mais rien pour le moment, "alors avec un loyer de 600 euros vous comprenez et puis le père des deux petits n'est pas solvable il ne donne rien ". Elle parle vite, un flot ininterrompu de mots comme si elle avait peur d'oublier une chose importante, le détail qui ferait toute la différence. Puis brusquement c'est le silence et ce regard en attente, inquiet qui se pose sur moi.
Je lui parle lentement, je lui explique, je la regarde. Je lui donnais 45 ans et je vois dans son dossier qu'elle en a 10 de moins...Elle est usée par la vie cette femme, les dents ruinées, le cheveu filasse. Elle a du être belle, elle le serait encore si .....si. Avec des si....on sauverait l'humanité entière. Je me sens misérable tiens avec mes si.
J'ouvre un dossier de remise gracieuse.
Elle s'échappe en remerciant.
Je reste seule....Un long moment...La gorge nouée.
25 août 2007
Scène de travail
C'est un monsieur très handicapé qui pousse ce jour là la porte du box dans lequel je reçois. Il est d'une laideur osseuse...c'est le terme qui me vient...la bouche en biais, le corps chaotique, les membres prêts à se détacher du corps à chaque mouvement. A ses côtés une jeune femme, belle, très belle : pas de ces beautés filiformes des magasines...non ...d'une beauté ronde et sereine .
J'ai pensé à une auxiliaire de vie. C'était sa compagne
Quels a priori ridicules ont pu me laisser penser l'espace d'un instant que ces deux là ne pouvaient former un couple. Les préjugés ont la vie dure, ils vont jusqu'à se nicher à l'intérieur d'esprits qui s'imaginent ouverts.
J'ai compris le regard amoureux qui glissait de cette si belle femme pour enrober cet être malingre et souffreteux quand il a ouvert sa bouche déformée pour m'exposer les raisons de sa présence.....une subtilité dans le langage, une délicatesse de chaque mot, une expression fine et malicieuse.
L'apparence n'est rien. Il y a des êtres qui illuminent l'instant, la journée et sans doute une vie entière d'un simple sourire.
14 août 2007
Scène de travail
Je travaille dans une administration. Je reçois donc, au gré des plannings de réception, du public.
Public...voilà un mot qui veut tout dire et ne dit rien. Derrière ce mot se cachent des situations et des humanités qui n'ont souvent rien de comparable. Je peux dire que je touche de près la misère sociale, devant moi des hommes et des femmes se racontent, dépaquettent des histoires qu'ils n'iraient jamais raconter à leurs voisins souvent pas même à leurs conjoints.
Pourquoi je vous écris ça ?
Parce que j'ai passé une partie de l'après-midi à tenter d'expliquer à un monsieur les raisons pour lesquelles il ne pouvait prétendre à une aide lambda....que malgré tous mes efforts, ma patience, mes tentatives pour rendre l'explication concrète et simple...rien n'y a fait. Ce monsieur est sorti en colère persuadé que pour des raisons obscures je refusais de lui octroyer cette aide à laquelle il avait droit puisqu' " il l'avait bien lu, lui, le papier où c'est écrit qu'il ne dépasse pas les conditions de ressources...il est pas bête non plus.... et puis je suis une c.... de fonctionnaire qui ne comprend rien et il reviendra demain...parler avec un homme ce sera mieux ".
La détresse sociale me touche profondément mais c'est une chose que je sais maintenant gérer....par contre je suis totalement désemparée devant cette forme de détresse "cognitive". Comment réagir sans blesser l'autre, comment faire en sorte qu'il ne se sente pas agressé par ces informations qu'il n'a pas les capacités de comprendre, comment retenir l'agressivité qu'il déverse ensuite en réponse à cette humiliation que je viens bien involontairement de lui faire vivre ?
Je ne sais pas.....
